Conférence « Vers une Cité Végétale »

 Vers une Cité Végétale

Conférence de Luc Schuiten.

Durée 80 minutes

3.0 titre

A quoi ressemblera notre futur? Nous savons déjà qu’il ne pourra se construire dans la continuité de notre présent, car les ressources planétaires s’épuisent bien plus vite que nous ne leur laissons le temps de se régénérer.

L’architecte visionnaire bruxellois, Luc Schuiten, estime que nous avons peut-être trop vite oublié que nous sommes avant tout des êtres biologiques installés sur une planète elle même vivante.

En réponse à cette réflexion, il imagine des nouveaux lieux de vies, conçus à partir de l’observation de vastes écosystèmes tels que les massifs coralliens ou les forêts primaires.

A travers différentes perspectives futuristes, évoluant dans le temps, un monde cohérent et poétique, faisant appel à l’imaginaire se construit progressivement.

Il suggère des solutions pour les transports publics et individuels de demain, propose des formes d’habitat archiborescent réalisable immédiatement, et étudie le devenir de la ville de Lyon, Bruxelles, et Sao-Paulo à l’horizon 2100.

Ces visions d’un avenir positif se déclinent à travers la création d’une nouvelle relation entre l’homme et son environnement naturel.

Luc Schuiten à choisi de communiquer ces concepts originaux par le mode d’expression picturale, car il permet de manière efficace de faire rentrer les gens instantanément dans son imaginaire.

Ces représentations originales d’un futur durable sont étayées par la collaboration étroite que l’artiste entretient avec les biologistes de l’association de Biomimicry Europa.

Titre : Vers une cité végétale.
A quoi ressembleront les villes dans 100 ans ? Anticiper, c'est toujours prendre un risque. Imaginer à cent ans, c'est se figurer le monde d'avant 1914 quand on vit sous l'Empire. C'est entrevoir l'Europe unie et communicante d'aujourd'hui, quand s'apprête à éclater la plus terrible et première guerre mondiale jamais connue. Et aujourd'hui, au seuil des difficultés écologiques qui s'annoncent, c'est arriver à concevoir qu'elles puissent être un jour résolues par une humanité qui aurait trouvé des solutions aux nombreux problèmes que nous nous sommes créés.
Nous savons déjà que la plupart de nos matières premières auront disparu. Au rythme de nos consommations actuelles, dans un siècle, le fer, le cuivre, le plomb, l’étain, le nickel auront disparu. Nous n’aurons plus d’essence, plus d’uranium et donc plus de ressource pour alimenter la civilisation industrielle.
Quel sera notre nouveau modèle de développement ?   La nature, c’est 3 milliards et demi de recherches et de développement, elle n’a retenu que les principes ayant fait leur preuve en durabilité. Tout ce qui n’était pas rentable ou performant a été rejeté. Nous avons la chance d’avoir là un mentor d’une richesse exceptionnelle que nous appelons aujourd’hui « Biomimétisme ».
Les premiers citadins de la planète sont les insectes sociaux, les termites construisaient bien avant nous de fabuleux immeubles tours. Extrêmement résistantes, ces constructions sont climatisées et offrent une température stable toute l’année. Pas un degré de différence à l’intérieur quand la température extérieure peut varier de plus de 30 degrés.
Aujourd’hui encore, on peut voir au Yémen des villes entières constituées d’immeubles de plus de 10 étages, construits dans des matériaux locaux, sans production de C02. Un magnifique savoir faire que nous avons tendance à oublier.
Le béton que nous fabriquons constitue le deuxième responsable au monde des gaz à effet de serre produit par le CO2 qu’il libère dans l’atmosphère au moment de sa cuisson à 1500 degrés. Pourtant, une alternative existe dans la nature; le coquillage. Celui-ci a trouvé le secret de fabrication d’un magnifique bio béton bien plus performant que son substitut moderne, et de surcroit, il utilise le CO2 disponible dans son environnement plutôt que d’en produire.
Des recherches en cours dans plusieurs laboratoires et universités permettent d’espérer que bientôt nous pourrons apprendre de ce petit mollusque comment faire pour créer un matériau tout aussi résistant et bénéfique pour la planète.
La ville de demain pourrait ressembler à un éco- système comparable à un massif corallien ou une forêt primaire, soit à un ensemble d’organismes vivants interagissant l’un avec l’autre. Il est peut être bon de se rappeler que nous sommes des êtres vivants habitant sur une planète elle même vivante. Concevoir notre lieu de vie sur un modèle prit dans la nature serait notre meilleure garantie de durabilité.
Il existe de nombreux exemples de constructions réalisées à partir de matériaux vivants, telle cette salle de réunion en Irak réalisée à partir de roseaux tressés.
L’arbre vivant peut être considéré comme une structure portante constituée de colonnes et poutres parfaitement adaptées pour constituer une partie d’habitation. Le feuillage d’un grand arbre correspond à 1 ha de capteurs qui transforment l’énergie solaire en photons. Des centres de recherche travaillent aujourd’hui ce processus de photosynthèse pour la production d’électricité.
J’ai cherché à exprimer des formes qui pourraient naître de l’utilisation de ces matériaux issus du vivant pour créer des nouveaux types d’habitations, des habitarbres se déployant en parfaite symbiose avec leurs environnements naturels.
Les structures arborescentes seraient alors refermées par des voiles souples faits de bio textiles, transparents à certains endroits, captant l’énergie solaire à ailleurs et très isolant. Leurs aspect ne serait en rien comparable aux constructions produites par des machines industrielles. Issues de monde du vivant, leurs formes, couleurs et volumétries seraient agencées dans une harmonie paysagère naturelle.
Ces membranes transparentes peuvent s’inspirer de la manière de faire des diatomées, ces micro organismes que l’on trouve dans les massifs coralliens ou de la chitines des libellules. De nombreux exemples de bio verres existent dans la nature, leurs procédés de fabrication sont une source inépuisable d’information et d’inspiration pour notre avenir.
Anticiper sur l’évolution de la ville au cours des siècles prochains peut se concevoir plus précisément si l’on part du passé, afin d’établir quelle est l’importance des changements qui peuvent advenir sur une période d’un siècle. Cette aquarelle réalisée d’après de multiples documents d’époque reconstitue le paysage des environs de Bruxelles en 1800.
Un siècle plus tard, les bouleversements sont considérables : la campagne est devenue ville.
En 2000, la densification a encore augmenté mais la qualité de la vie s’est détériorée principalement par la pollution due aux transports, à l‘industrie, à la consommation.
En 2100, la projection du siècle prochain se fait dans l’hypothèse d’un futur souhaitable, celui d’une société qui aurait résolument décidé de tisser de nouveaux et profonds liens avec l’ensemble du vivant. Les toitures sont devenues des jardins partagés communiquant entre eux par quelques passerelles.
En 2200, ces principes se sont étendus : le canal a été couvert par une vaste serre qui le climatise. Les toitures jardins se sont développées partout créant ainsi un horizon paysager.
Dans l’optique du développement durable, ces perspectives archiborescentes ne proposent pas la destruction du patrimoine existant mais sont, au contraire, la projection d’une intégration de pensées neuves dans l’histoire urbaine et dans la continuité des changements successifs qui ont marqué son évolution.
Lentement, de proche en proche, cette ville devenue trop urbaine et minérale, diminuera ses surfaces d'asphalte et de pavés, se souviendra de ses ruisseaux, de ses vallées, de ses étangs et retrouvera une qualité de vie qu'elle avait perdue. La ville nouvelle a progressivement évolué vers des habitations ne consommant plus que l’énergie qu’elles captent dans leur environnement. Plutôt que de démolir les constructions les moins performantes, le choix s’est porté sur la création de nouvelles enveloppes constituées d’une peau ayant la faculté d’interagir sur les variations climatiques tout en conservant la relation des habitants avec leur environnement naturel.
Dans les rues, les moyens de transport ont eux aussi évolué pour ne plus consommer que les énergies renouvelables disponibles. Un grand nombre d’engins légers, créatifs sont utilisés pour des déplacements de courtes distances. Pour d’autres déplacements, les chenillards, voiturettes automatiques programmées pour se mettre en convoi, constituent un mix entre la voiture individuelle et le transport collectif.
Les toitures vertes forment un nouveau paysage qui donne accès à une perception de la ville dans sa globalité et restitue un horizon qui n’était plus visible précédemment. Reliées entre elles par de légères passerelles, elles constituent des promenades dans un espace dégagé des obstacles visuels du front bâti des rues, pour laisser voir le ciel, l’horizon, ainsi que le paysage des toits et jardins. Ces parcs suspendus sont voués à la rencontre, à l'agrément, à la dimension ludique de l'existence. La consommation étant débarrassée de sa dimension compulsive, la société a pu développer une toute autre offre qui a pour finalité de favoriser l'autonomie et l'épanouissement personnel.
L’ajout d’enveloppes extérieures et de greffons, réalisés en structures végétales et en matériaux biomimétiques dans les bâtis existants, cherche à favoriser la transmission de l’idée d’un changement nécessaire dans le fonctionnement de l’habitat et des habitudes de consommation. Ces représentations de maisons mitoyennes caractéristiques à Bruxelles, confrontent le visiteur à la vision d’une autre réalité possible des lieux familiers.
C'est par le patient travail du jardinier constructeur, par la greffe, le marcottage, la bouture, que la ville se régénérera en un groupement de villages habitables. Ce sont à la fois des processus d'écologie sociale et naturelle, qui induisent des organisations douces, la diversité, des systèmes complexes, des coexistences, des affinités.
La plupart de nos grandes villes ont des réserves alimentaires pour une période n’excédant pas une semaine. Que va t’il se passer quand l’approvisionnement ne suivra plus, faute de transport, pénurie d’essence ou autre crise ? la ville résiliante est une proposition d’atténuer le risque de famine et de drame populaire par une restructuration de nos vastes surfaces non utilisées ou sous utilisées en potagers, vergers, serres ou même basses-cours. Une autre façon de réintroduire dans la ville une qualité de vie qui tend à disparaître aujourd’hui.
En 2007, la ville de Nantes m’a invité à présenter mon travail sur l’archiborescence. Cette exposition était marquée par la présence dans la ville de très grandes affiches du panorama de Nantes en 2100.
Dans sa comparaison avec l’existant, les Nantais ont pu découvrir leur ville métamorphosée en une nature habitée où le passé et les technologies nouvelles se côtoient dans l’organisation inédite d’écosystèmes mettant l’homme et la nature au centre de l’urbain. En sortant de la Cité des Congrès, j’invitais les habitants à poser un autre regard sur leur environnement. Représenter la ville en 2100, c’était donner aux Salon des Utopiales une valeur d’anticipation optimiste plutôt que fantastique ou dramatique sur les possibles à venir.
C’est un exercice que j’affectionne particulièrement. Plus tard, j’ai appliqué cette même démarche pour la Ville de Lyon. J’étais Invité par la musée des Confluences à exposer l’ensemble de mes travaux à la Sucrière, je me suis vu confier en même temps une mission : réfléchir au devenir de cette ville, et plus particulièrement au quartier de la Part-Dieu, apporter une vision de ce que pourrait être Lyon, à l’horizon des années 2100. J’ai imaginé de réserver le niveau zéro à l’accès au quartier et à l’accueil des circulations et des fonctions liées à la consommation. Celle-ci, locale, reprend possession d’un ancien centre commercial pour en faire un marché vivant, de denrées locales, ainsi qu’un centre d’échange, de services, de recyclage, de formation à la réparation des machines, vélos ou véhicules, abritant aussi des ateliers de production et d’informations.
À la différence, l’étage de la dalle supérieure accueille l’offre de loisirs et de vie culturelle et associative gratuite et non directement utilitaire. C’est l’espace d’un centre urbain voué à la rencontre, à l’agrément, à la dimension ludique de l’existence. Il est complètement réaménagé afin de communiquer avec le niveau zéro par des rampes d’accès qui sont autant d’espaces verts, formant un paysage tout en courbes. On y trouve des ateliers de formation à l’autonomie, des lieux de réparation psychologique et sociale, des espaces de réflexion ou d’apprentissage. C’est un espace tout en méandre voué à la flânerie, au plaisir des relations humaines, à la création, mais qui met aussi en évidence ce qui relie l’homme au vivant.
Aujourd’hui je suis artiste à résidence à Strasbourg, depuis une année je fais des propositions d’intervention dans la ville pour l’inauguration d’un nouveau centre culturel. Parallèlement à ces petits projets, je mène une réflexion sur son évolution souhaitable et soutenable. La ville ancienne médiévale est magnifique, personne ne songerait à la bouleverser profondément. De nombreuses transformations peuvent être imaginées qui ne modifient pas ou très peu l’aspect extérieur de ces constructions chargées d’histoire et si harmonieusement diversifiées.
Dans la périphérie de la métropole alsacienne se sont étendues les cités d’habitions sociales, les blocs rectangulaires, impersonnels faites majoritairement de bêton, plastique et alu. C’est à la verticale de ces lieux en souffrance que j’ai décidé de planter mon chevalet pour croquer la cité végétale de demain.
Le début de cette recherche commence par la réalisation d’une couverture photographique réalisée depuis les toitures des HLM complétée par une série de clichés réalisé au moyen d’un drone à 50 mètres d’altitude.
C’est à partir de ces photos que je vais réaliser un grands nombre d’études sous forme de croquis, des perspectives et des aquarelles.
Un architecte ne fait jamais que dessiner des bâtiments prévus pour être réalisés plus tard. C’est le rôle du dessin, de préfigurer l’avenir, de l’anticiper pour pouvoir mieux le modeler. Le projet d' architecture est l'anticipation d'un nouvel espace à construire, même si celui-ci n'est encore qu'un souhait, il est perçu à court terme comme un possible devenir.
De là m'est venue la conscience que dessiner l'évolution de la ville telle que je la souhaitais, induirait l’idée, que ce projet engagerait déjà un peu l’avenir, et qu’il gagnerait en crédibilité par le réalisme du dessin et en cela il constituerait déjà une première étape vers un avenir soutenable.
Cette étude regroupe différentes recherches rassemblées dans un morceau du grand panorama final sur une vue d’ensemble de la ville.
Afin de mieux aider le public à percevoir les métamorphoses de la ville, le dessin de la partie futuriste se situera en couleur sur un cadre au crayon de la partie actuelle.
A Shanghai, encore bien plus qu'ailleurs, la mutation de la ville est permanente. Jamais immobile, la mégapole avance inexorablement à grande vitesse vers son avenir.
Certains jours, la pollution de l’air peut-être telle que toute la ville se trouve plongée dans une épaisse brume jaune rendant à son fleuve la couleur qui le nomme.
La plupart des créations graphiques, picturales, photographiques que nous connaissons sont des arrêts sur image, elles n’intègrent pas l’essentiel de la vie; le temps qui passe, pourtant il existe des possibilités d’induire dans des tableaux la notion d’un passé, d’un présent et d’un futur. Mon travail pictural se caractérise par la recherche permanente de rendre les quatre dimensions de l’espace urbain tangible.
En haut et en bas du dessin, un curseur indique le défilement des années dans l’hypothèse d’un développement de la ville sur un modèle biomimétique. Le tableau se lit comme un texte de gauche à droite. Il montre une ville engluée dans la pollution évoluant vers un air propre et lumineux.
D'année en année, les progrès en biotechnologie modèlent la ville nouvelle, des immeubles tours à ossatures en bio béton sur le modèle des coquillages, les membranes en bio verre issues de la technologie des radiolaires et l'omniprésence du végétal intégré à tous les édifices assurent le bon fonctionnement des nombreux écosystèmes.
Pour conclure je citerais le biologiste Gauthier Chapelle, fondateur de Biomimicry Europa : «  Une fois que le schisme entre l’espèce humaine et le reste des vivants est dépassé, il ne reste plus qu’une grande famille, forte de millions de milliards de membres reliés dans le temps et dans l’espace. Il ne reste plus qu’un immense arbre généalogique vieux de presque 4 milliards d’années, enraciné́sur une toute petite planète”.