Vegetal city

Franchir les limites de ce que l’on connaît et concevoir un ailleurs, un autrement, est une des aventures intellectuelles les plus passionnantes. L’utilisation des connaissances théoriques et techniques que nous avons pour les appliquer à des perspectives de développement les plus appropriées à la réalité de la terre et à nos nécessités de vie, c’est ce qui a induit ce travail.
« Vegetal City » est issue d’une réflexion d’architecte sur des formes possibles d’habitat et de fonctionnements urbains futuristes. Elle s’est élaborée dans le souci des réalités et des nécessités matérielles et intellectuelles du vivant. Libre de toute contrainte du développement imposé par le capitalisme, cette projection visionnaire de notre environnement s’interroge sur nos modes de vie dans la perspective d’une évolution durable.
Aujourd’hui, l’état de la planète pose question quant à son devenir. La révolution que l’investissement dans l’industrie a provoquée, dans toutes les sociétés, à des degrés divers, arrive maintenant à son terme. L’exploitation des réserves naturelles et humaines à travers le globe, l’érosion de la biodiversité, la multiplicité et les monopoles des marchés, la capitalisation individuelle des ressources de la planète, le renforcement des fonctionnements sociaux hiérarchisés, sont autant de signes qui caractérisent la voie dans laquelle le modernisme s’est engouffré. La société qui s’est élaborée dans l’ivresse de la production a mis sur pied une représentation illusoire du progrès. La maîtrise technique qui garantissait hier la croissance des biens donnait l’assurance d’une puissance incontestée et intemporelle de nos sociétés industrielles. Conduites par des valeurs d’espérance de vie meilleure où la quête de la richesse matérielle était l’assurance d’échapper à la précarité de la survie, elles n’ont pas vu le fléau ravageur que cachait leur rêve.
L’utopie du mieux vivre était en réalité le rêve d’un mieux vivre. Mais un mieux-vivre non défini, dont l’image seule suffisait à attiser les convoitises. Hors de toute concertation sociale, hors de toute législation, dans la précarité des démarches techniques, un Alien a pris naissance. Comme une cellule ignorant son appartenance à un organisme entier, chacun a mené son combat pour lui-même ou sa famille, sans conscience des bouleversements des équilibres naturels et sociaux que ces désirs allaient entraîner dans la modification des liens des individus entre eux et de leur rapport au monde vivant.
Certes, les progrès de l’aventure technique ont permis des avancées considérables dans les connaissances et dans la recherche, permettant aux individus de mieux se protéger de certaines menaces dévastatrices. Mais ces victoires ouvraient en silence la boîte de Pandore à bien d’autres menaces : l’évolution technologique et les possibilités de confort qu’elle a offertes se sont doublées d’une mentalité de légitimité de la croissance du capital individuel, jamais encore égalée dans des sociétés jusqu’alors agraires. La production est passée de la satisfaction des nécessités à celle des désirs personnels dont les possibilités se sont accrues avec l’augmentation des salaires. Tout un système d’économie de marché s’est mis en place. Plus de production nécessitait plus de matière première, cela allait de soi. Ainsi sont apparues nombre d’exploitations intensives du sol et du sous-sol. Aujourd’hui, le prix que nous devons payer pour cette dérive se révèle et nous risquons bien d’être insolvables dans un futur proche …
« Il est aujourd’hui primordial de changer nos rapports individuels et par là même collectifs à la notion de croissance et aux valeurs qui la sous-tendent. »
Toutes les sociétés contemporaines sont aujourd’hui confrontées à l’aboutissement de ces systèmes de pensée et de production établis voici plus de deux cents ans. Aucune partie du monde n’échappe à ce mur qui se dresse. Chercher à élaborer des univers nouveaux et les confronter à ce que nous vivons a le mérite de poser la question de ce qui est nécessaire pour assurer la satisfaction des besoins humains et de ce qui est possible comme futur, tant matériel que politique. C’est une révolution de régénération qui s’impose actuellement. Les exploitations qui ont laissé la terre exsangue, les rejets de nos productions dont on a longtemps confié le traitement à la nature, les choix des productions uniformisées et mondialisées sont des fonctionnements qui doivent être enrayés. Il ne s’agit pas de combler uniquement les manques qui ont été causés; il s’agit de reconsidérer un ensemble d’attitudes de vie sociale et de moyens de vivre en utilisant autrement les ressources qui nous font vivre.
Maintenir ou modifier les perspectives dans lesquelles nous menons nos sociétés, c’est le questionnement devant lequel nous nous trouvons aujourd’hui.
Le monde où nous vivons est le résultat d’un ensemble de possibles qui ont été réalisés à partir de connaissances dont l’exploitation s’est faite dans une manière de penser établie à d’autres époques. Cela aurait pu être très différent si un tout autre mode de réflexion avait conduit l’utilisation de ces différents savoirs. Le développement de l’industrie aurait pu se faire autrement, guidé par d’autres valeurs que les ambitions guerrières et le profit individualiste. Mais le passé est tel. Puisque nous sommes au départ des conquérants, il nous appartient aujourd’hui, avec ce que nous connaissons du monde et de l’état de la planète, de conduire de nouvelles explorations. Celles-ci ne devraient plus être de l’ordre d’extension territoriale et de puissance, mais procèderaient d’une prise de conscience globale de la nécessité impérieuse de protéger et de régénérer notre environnement afin de tendre à nouveau vers une coexistence durable : stimuler l’imaginaire afin d’explorer des perspectives, des solutions, et d’autres modes de fonctionnement que ceux que nous pratiquons actuellement.
« La créativité est une clé importante pour changer les points de vue, les modes de pensée et trouver des solutions en élaborant des projets dont la réalisation n’est pas forcément illusoire au vu des explorations techniques en cours. »
C’est ce besoin de changement qui a conduit Luc Schuiten à prendre une place de créateur dans la collectivité face à la manière dont notre société continue à progresser. Innover, c’est d’abord chercher à voir autrement ce qui existe.
« Nous ne pouvons rester dans des attitudes individualistes qui disent « moi je me replie, je reste dans mon coin ». Il est nécessaire de repenser l’ensemble de la société dans laquelle on vit, dans la perspective de la rendre compatible avec le reste de la planète dont cette société fait partie, et dépend ultimement. »
La valeur qui est fondamentale pour tous, c’est celle d’élargir les visions. Surtout, n’imaginons pas que tout est dit, que les jeux sont faits, qu’il n’y a qu’une seule voie. Nous sommes à la croisée des chemins. Il faut prospecter pour choisir les innombrables routes qui conviennent le mieux à la régénération du monde dans lequel nous voulons vivre. Pour que cette perspective d’avenir puisse se réaliser, il est essentiel de toucher la pensée collective. Le potentiel individuel est le premier détonateur : chacun, avec ce qu’il est, avec ce qu’il connaît, avec ce qu’il a, peut élaborer une représentation du futur. Nous ne pouvons accepter tout ce qui nous est proposé sans réagir. Certes, les moyens que chacun possède sont différents. Tout le monde n’a pas la possibilité de manifester son rejet d’un système de vie qu’il désapprouve, mais quand il a l’écoute et le terrain nécessaires pour clamer ce mal- être, le devoir d’un citoyen est de s’exprimer. Le rôle d’un artiste est de choisir un mode d’expression qui lui soit propre et qui lui permette de mettre en réalisation, aux yeux des autres, ce qu’il pense.
La représentation graphique est la manière par laquelle Luc Schuiten entre dans la compréhension des choses. Il passe du ressenti de ce qu’il perçoit à son expression et explore plus avant de nouvelles perspectives. C’est dans cette démarche qu’il conçoit le concept de Vegetal City. La diversité des cités montre son affinité avec le vivant à travers les adaptations possibles aux différents terroirs, populations, climats, environnements naturels et laisse entrevoir la multiplicité d’autres conceptions possibles. Dans ces univers, l’homme se retrouve en communication avec l’ordre naturel universel, dans un nouveau projet d’interaction avec la nature où celle-ci peut se régénérer et perdurer. C’est pourquoi les scènes que Luc Schuiten présente ne sont pas figées ; elles évoquent la transformation des lieux dans le temps. C’est une manière de surprendre, de faire surgir l’émotion. L’artiste donne vie à ses intentions. Au-delà d’un simple graphisme, il leur donne une dimension créatrice pour lui ainsi que pour ceux qui la reçoivent.
Ayant grandi dans un contexte où l’expression picturale et le souci esthétique nourrissaient les valeurs familiales, Luc Schuiten profite très tôt des enseignements et de l’héritage du savoir-faire de son père, architecte et peintre. La figuration des idées et des événements par le dessin sera pour lui un mode d’expression qu’il ne quittera plus. La vie familiale se ponctue de célébrations festives, des moments empreints de métamorphose des lieux, de magie et de surprises telle la fête de St Nicolas, qui marqueront l’imaginaire de l’artiste avant qu’il n’en prenne conscience et deviendront des éléments incontournables dans son travail de création. Les scénographies que son père Robert imaginait, amplifiaient la dimension extraordinaire de l’événement et la croyance qui se greffait dans le regard de l’enfant augmentait la magie du rêve.
« Le fait de croire à ces histoires qui nous étaient racontées était une manière d’intégrer complètement l’événement et de vivre une émotion dont la dimension nous emportait dans un autre univers. »
C’est en voulant épater les siens qu’à son tour, Luc Schuiten encore enfant, décide de prendre le contre-pied des affirmations de tous et déclare que les histoires proposées par les adultes sont irréelles. S’attendant à un rejet de la part de ses frères et sœurs, il découvre qu’il provoque chez eux un questionnement et comprend que dans ce qu’il croyait être une absurdité, se trouvait une vérité cachée. Dans ce retournement de situation, ce qui était donné pour imaginaire prend soudain le poids d’une vérité. Il comprend alors que l’invention la plus débridée et la plus invraisemblable peut mettre celui qui la conçoit sur la voie d’une perception d’un aspect caché du réel et ouvrir à la perspective d’une toute autre réalité. A l’adolescence, moment de vie où le regard commence à entrevoir le monde dans sa réalité, Luc Schuiten expérimente cette démarche inventive qui remet en question les conventions enseignées présentées comme immuables. Son parcours scolaire est jalonné de situations semblables où il remplace son désintérêt pour l’étude de certaines matières par le défi d’une représentation personnelle des sujets traités. Cette audace lui valut souvent en retour une réception compréhensive et bienveillante de la part de ses professeurs. Les développements qu’il proposait, s’ils étaient de la pure invention quant au savoir, présentaient l’attrait d’une réflexion cohérente qui s’alimentait de son imaginaire et qui apportait en finalité un regard inattendu et novateur sur les sujets traités. Tandis que se forge sa vision personnelle et particulière, Luc Schuiten parcourt régulièrement les musées et, muni d’aquarelles, recopie les tableaux des maîtres. C’est dans l’étude du travail de différents peintres qu’il découvre les subtilités et la force de l’utilisation des couleurs et qu’il pressent la part d’invisible, inhérente à toute représentation.
Sa passion pour raconter des histoires, son plaisir à mettre des personnages dans des situations aux issues surprenantes, dans une réalité suggérée plutôt qu’explicite, ont également conduit Luc Schuiten à exploiter le mode d’expression de la bande dessinée. En collaboration avec son frère François, il développe à travers la série des « Terres Creuses », des narrations imaginaires centrées sur les rapports entre l’homme et son environnement. Il s’initie à un langage graphique qui s’avère être un puissant outil de communication facilement accessible à tous. Il enrichit ainsi sa formation d’architecte qui exige des moyens de communication graphiques spécialisés et hermétiques, d’un mode d’expression plus spontanée.
Puis, devant le constat que le processus de communication de la B.D. passe par la narration et par la mise en scène d’une intrigue, Luc Schuiten abandonne cette forme de langage et propose à contrario un espace de vie libre de toute histoire, laissant à chacun la liberté d’investir l’imaginaire de l’auteur avec son vécu personnel. Cette démarche inédite permet à l’artiste d’exprimer les valeurs de vie auxquelles il tend, à travers ses visions à la fois originales et personnelles des cités archiborescentes.
L’archiborescence est le néologisme issu de la contraction d’architecture et d’arborescence. Il est utilisé ici pour nommer l’architecture qui utilise principalement pour matériaux de construction toutes formes d’organismes vivants ou inspirés du vivant.
« Ce que je ressens dans l’analyse d’un fait, je veux le communiquer d’une manière compréhensible. Je cherche à le faire résonner pour le rendre accessible à tous, quitte à adopter un parti pris subjectif. Cela fait partie de mon processus créatif. Je donne à voir les choix que j’ai faits. »
Unissant son imaginaire à sa vocation d’architecte, Luc Schuiten en vient à concevoir des cités en devenir. Il part souvent d’images objectives, de plans des villes dans lesquelles il a été amené à travailler et y élabore des séquences de mutations, conduisant ainsi le lecteur à percevoir un futur intégré à un espace qui lui est familier et dans lequel il peut se promener sans être contraint. Cette façon de procéder met le spectateur en interférence avec la représentation qui lui est proposée. Il s’interroge, il compare. Il se met face à une autre réalité que celle qu’il connaît, inventant comment y vivre lui-même. Les séries où l’on parcourt, à travers le temps, des lieux donnés en sont les invitations. C’est dans l’espace entre les images que l’imaginaire du lecteur met en place un processus d’évolution. Le spectateur devient un personnage dans l’espace qui lui est proposé et il peut vivre les transformations comme s’il vivait deux cents ou même mille ans. Il se métamorphose face aux mutations des espaces, prend conscience des interconnections entre ces images et peut en appréhender le fonctionnement global. C’est une porte ouverte à une appropriation progressive d’un autre futur que celui qui est pressenti actuellement, c’est lui donner déjà une assise, un morceau de concrétisation par le fait de s’y promener.
« Le lecteur entre dans deux perceptions irréelles : celle de franchir les limites de sa durée de vie et celle d’être témoin des longues mutations urbanistiques. »
Pour choisir son chemin, il faut des éclairages. La visualisation est une manière percutante d’aborder l’avenir. Ce que Luc Schuiten dessine est une façon de prendre la parole, de s’engager dans une prise de position face à un problème essentiel concernant le devenir de tous : la manière d’envisager nos modes nouveaux de cohabitation avec la planète. Il propose des représentations métaphoriques, cheminements de pensée, qui invitent à comprendre qu’il est nécessaire de reconsidérer nos valeurs pour faire place à une nouvelle créativité. Etre architecte nécessite une vision prospective.
Luc Schuiten va au-delà de simples concepts ; il prend position et conduit sa réflexion sur un devenir universel.
« Je ne sais pas, au départ, où va me conduire ma recherche. J’esquisse, je pose une première réflexion, très imaginaire, puis je la confronte à des réalités logiques, sociales, biologiques, pour arriver à une cohérence dans ce que j’ai pressenti. »
Un habitat, une ville prend sa réalité constructive par sa conception et se définit progressivement ensuite pour être en bonne adéquation avec son milieu, son temps, ses habitants. Ce principe est également d’application dans un travail de conceptions futuristes. Luc Schuiten ne veut pas entrer dans le monde du rêve et des chimères. Sa démarche est ancrée dans le malaise que nous vivons face à un devenir problématique pour l’humanité et il propose une réflexion qui offre des perspectives crédibles de mutation. Plutôt que de s’exprimer de façon négative, il préfère opter pour la création d’un futur très éloigné de la simple amélioration de ce que nous pouvons concevoir aujourd’hui en matière d’édification, de transports et de modes de vie. Cela le conduit à envisager de nouveaux espaces urbains. Il explore, au-delà du visuel, les possibilités naturelles que présentent certains phénomènes encore mal connus dans le monde du vivant et des écosystèmes pour les appliquer au bâti.
Plus récemment, à travers sa rencontre avec le biologiste Gauthier Chapelle et son travail au sein de l’association Biomimicry Europa, l’approche créatrice intuitive de Luc Schuiten a bénéficié d’un apport supplémentaire lorsqu’elle s’est trouvée fécondée par les amorces de solutions très concrètes avancées par le biomimétisme. Ce concept récent propose de faire appel aux 3 milliards d’années de « recherche et développement » fournis par les 10 millions d’espèces qui nous entourent afin de développer des formes, des matières et des processus de développement qui respectent le monde vivant et assurent la durabilité de notre civilisation et de la biosphère qui la nourrit. Comprendre le fonctionnement des choses et des êtres vivants offre ainsi les bases scientifiques permettant d’aller vers une nouveauté compatible avec la planète : s’inspirer et adapter le fonctionnement des organismes vivants transforme celui-ci en une mine inépuisable d’inspirations en durabilité et ouvre la voie à l’utilisation possible d’outils inédits de réflexion, de synthèse de matériaux ou de gestion des flux entre les villes et leur environnement.
En travaillant sur de nouvelles explorations des connaissances, en osant des hypothèses, en étudiant des possibilités d’adaptations du vivant à des réalisations matérielles essentielles pour mieux vivre l’habitat, en veillant à la préservation des milieux naturels et par l’invention de nouveaux types de déplacements, les modes de pensée collectifs se modifieront également.
Luc Schuiten ne propose pas une solution illusoire de cité préétablie basée sur une seule vérité, mais plutôt un système de fonctionnement « renouvelant », qui suggère une métamorphose dans ce qui existe déjà. Ces prospectives visionnaires ne prétendent pas être des solutions phares et seront sans doute enrichies, complexifiées et diversifiées d’ici quelques décennies, mais elles se présentent comme des « médiations » entre les fonctionnements passés et ceux à venir. Ce travail de création permet de sortir de la facilité du jugement manichéen et montre que la création individuelle et alternative est nécessaire au groupe à qui elle donne matière à réflexion. L’objectif de Luc Schuiten n’est pas de soumettre des adeptes à un concept, mais de prouver qu’une menace n’est pas assurément un fatalisme dès l’instant où chacun utilise ses capacités à être acteur face au devenir.
La démarche de rendre des transformations possibles dans des communautés qui les soutiennent pourrait conduire à la naissance d’une véritable utopie. Archiborescence est donc une écologie qui, en faisant fonctionner un ensemble d’êtres vivants et d’éléments environnementaux dans des relations d’interdépendance, se veut alternative et interpellante…
Les modes de déplacement dans la cité sont partie intégrante de la problématique urbanistique. Ils sont indissociables du concept même de la ville. Les moyens de circulation que nous utilisons actuellement sont le résultat de mécanismes historiques et ancestraux de comportements humains. La nécessité de se déplacer s’est additionnée d’impératifs sociaux basés généralement sur la volonté de séduire et d’affirmer sa suprématie sur les autres individus. Le véhicule induit la respectabilité ou l’admiration et la conquête du statut social passe par la représentation, l’éclat, la démonstration. Paradoxalement, la puissance réelle des voitures qui correspondent à ces critères est aujourd’hui bridée par les lois de limitation de vitesse autorisée sur les routes. Le bon sens qui conduit à imposer aux véhicules des mesures sécuritaires pour les usagers n’empêche pas la démarche industrielle de poursuivre la production de véhicules lourds et rapides alors qu’il est interdit de tirer profit de leurs performances. D’autre part, la vitesse de déplacement oblige les véhicules à garder une grande distance entre eux pour éviter de se toucher. Si le rapprochement est trop important, il y a risque d’accident et cela génère alors une série d’attitudes agressives entre les conducteurs. Il est à noter que dans des principes de supériorité et de conquête où chacun se veut à l’abri du danger, le prix d’une collision est généralement subi par le moins résistant. Au vu de ces éléments, nos déplacements nous obligent à rester dans une vigilance permanente, génératrice de stress, où chacun se veut à l’abri du danger, alors que le déplacement urbain qui est indispensable à la vie de la cité devrait être équitable et accessible de la même manière à tous.
Par ailleurs, la surexploitation des carburants utilisés qui procurent l’énergie avec laquelle fonctionnent les moteurs de nos véhicules, aura vidé d’ici quelques décennies les réserves pétrolifères qui ont mis des millions d’années à se constituer. Luc Schuiten propose une vision plus en adéquation avec les besoins réels de déplacements dans le souci de l’utilisation d’une autre forme d’énergie. Pour réduire la consommation de celle-ci, il réduit le poids du contenant qui va permettre de se déplacer. Il a donc imaginé, à l’encontre des véhicules individuels que nous connaissons actuellement, des petits engins plus souples et plus légers, fonctionnant avec un moteur électrique, captant leur énergie au contact d’un rail intégré à la voie de circulation. Pour répondre à toutes les nécessités des transports, d’autres moyens de déplacements complémentaires à ce fonctionnement sont proposés, tant pour les déplacements privés que pour les transports de marchandises : des assistants à la marche, des cyclos, des engins aériens,… Ces suggestions font l’objet de certaines recherches actuelles qui vont dans le sens d’une amélioration de tous les systèmes possibles de déplacement à dépense d’énergie réduite. Nous sommes devant l’obligation de chercher de nouvelles formules de fonctionnement. La chance que nous avons aujourd’hui est de ne pas pouvoir nous détourner de cette nécessité et d’avoir en même temps la possibilité de créer un vivre autrement.
Les croquis sont les reflets d’une quête, les prémices d’une perception visuelle nées de la réflexion et de la recherche sur la problématique que présentent certaines situations urbaines. Le spectateur est invité à découvrir l’intimité des premiers pas d’un long cheminement à travers des carnets de papier recyclé. Des croquis au crayon graphite noir et crayon blanc sont esquissés, suggérant formes, volumes et lumières. Des images jaillissantes traversent l’esprit en l’espace de quelques secondes, telles des visions fugaces d’une idée qui surgit et qui disparaît. La transcription immédiate de ces représentations se réalise alors sans aucune recherche d’effet esthétique, laissant la main se servir de la maîtrise du dessin pour garder l’esprit le plus réceptif possible à ce qu’il perçoit visuellement. Cette démarche constitue, chez Luc Schuiten, l’essence de sa création.
« Quand j’ai la vision de quelque chose, une idée dont la représentation m’apparaît, je transfère immédiatement cela dans un croquis, dans le souci de rester au plus près de ce qui m’est apparu. »
Les carnets sont en quelque sorte des recueils de matière à exploiter. Les feuilles qui se suivent dans un carnet relié deviennent, au fur et à mesure que les idées s’y inscrivent, l’espace dans lequel un cheminement visuel s’affirme peu à peu, créant une continuité dans l’imaginaire. La représentation graphique est, pour l’artiste, la manière la plus fidèle et la plus claire de fixer le concept premier de ce qui est parfois complexe à exprimer. Au stade du croquis, ses dessins ne sont pas des outils de communication. Ils sont les garants d’instants de créativité qui seront utilisés plus tard, revus, retravaillés, exploités, retenus ou rejetés. Ils permettent d’entrer dans la compréhension de quelque chose de neuf, dont l’adaptation permettra l’approfondissement de l’idée première vers un projet plus élaboré. Au fil des pages, de multiples essais se suivent, les formes se précisent peu à peu, les traits s’affirment et acquièrent une cohérence. Le regard critique de l’artiste sur ses premières représentations le pousse ensuite à chercher une autre réalité, à créer une mise en contexte de ses concepts dans une forme plus aboutie où le dessin peut jouer son rôle de messager. Les nouvelles formes d’habitat, les structures, les moyens de communication, toutes les composantes des cités se sont élaborées de cette manière, suite à un travail de sélection, d’adaptation, de globalisation dans des fonctionnements d’ensembles qui ont permis la réalisation de projets complexes.
Depuis plusieurs années, la multiplication des catastrophes environnementales et les rapports internationaux sur les changements climatiques et la biodiversité, donnent de plus en plus de place à des visions négatives et anxiogènes d’une planète atteinte dans son intégrité par les agressions humaines, et n’offre que la peur d’un futur bien noir comme projet de société. Les visions utopiques de Luc Schuiten, supportées par les pistes de solution déjà lancées par le biomimétisme, proposent au contraire de nous rassembler autour d’une créativité positive, d’ouvrir des futurs souhaitables qui rendent impatients d’y être et de rêver des villes où l’on n’a plus peur de respirer, rendant de la place aux odeurs de feuilles mortes, aux ruches, aux chants d’oiseaux, aux potagers et aux méandres du fleuve, des villes aux espaces incarnant un des principes fondamentaux du vivant : la vie crée des conditions propices à la vie. Au-delà, elles proposent même de diluer la frontière entre l’artificiel et le naturel, et de réconcilier les agresseurs et les agressés autour de la conscience renouvelée d’une vaste relation d’interdépendance, d’un respect et d’un émerveillement communs pour la vie sur Terre.
« Une fois que le schisme entre l’espèce humaine et le reste des vivants est dépassé, il ne reste plus qu’une grande famille, forte de millions de milliards de membres reliés dans le temps et dans l’espace. Il ne reste plus qu’un immense arbre généalogique vieux de presque 4 milliards d’années, enraciné sur une toute petite planète… »
Gauthier Chapelle, « Archiborescence »